
22.12.2025
Élu président du Sénégal en 2024, Bassirou Diomaye Faye, qui avait promis des réformes radicales, a relancé le débat sur la souveraineté monétaire de l'Afrique de l'Ouest en plaidant de nouveau pour l'abandon du franc CFA, une monnaie liée à la France depuis l'époque coloniale, au profit de l'eco, monnaie proposée pour la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao). L'initiative de Faye témoigne d'une volonté croissante de la région de se libérer de l'héritage colonial. Cette démarche suscite à la fois un soutien actif et de vives controverses.
Le franc CFA, créé en 1945 en tant que monnaie des "Colonies françaises d'Afrique", symbolise encore aujourd'hui l'influence économique de la France en Afrique. Utilisé dans 14 pays d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, cet instrument monétaire oblige les États membres à déposer 50% de leurs réserves de change à la Banque de France, et sa valeur est solidement arrimée à l'euro.
Les partisans du CFA affirment que cette monnaie assure une stabilité monétaire, tandis que les critiques la considèrent comme un vestige colonial, soutenant qu'elle sert d'instrument pour préserver l'influence de Paris sur le continent. Comme le souligne une publication d'Africa at LSE, "la France détient de facto un droit de veto au sein des conseils d'administration des deux banques centrales de la zone franc CFA", ce qui mine le contrôle local sur la politique monétaire.
L'appel du président Faye à renoncer au franc CFA fait suite à l'accord de la Cedeao de 2019 visant à introduire l'eco, destiné à remplacer le CFA et à renforcer l'intégration économique régionale. Toutefois, les progrès ont été freinés par des priorités politiques divergentes et les inégalités économiques entre les États membres. Le lancement de l'eco, initialement prévu pour 2020, a été reporté à 2027, ce qui reflète la complexité de l'unification de 15 pays aux politiques fiscales et structures économiques différentes.
La proposition de Faye a trouvé un écho non seulement au Sénégal, mais aussi au-delà de ses frontières. En 2024, la chaîne France TV Info a noté que l'abandon du franc CFA constitue "une mesure extrêmement populaire au Sénégal et dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest utilisant le CFA". Cette monnaie est perçue comme "un symbole du paternalisme français", et la position de Faye reflète des sentiments anticoloniaux croissants au Sahel, comme en témoigne la sortie du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la zone franc CFA ces dernières années.
D'un point de vue économique, la monnaie unique eco pourrait réduire les coûts de transaction et stimuler le commerce intrarégional, qui ne représente actuellement que 10 à 15% du commerce total des pays de la Cedeao. Une monnaie unique pourrait également renforcer la position de négociation de la région au niveau mondial et rompre la dépendance vis-à-vis de la France, permettant aux pays de la Cedeao d'agir de manière plus indépendante.
Néanmoins, des obstacles importants subsistent. Selon une étude de ScienceDirect, les pays membres de la Cedeao sont confrontés à des "chocs asymétriques" et à une insuffisance de "synchronisation des cycles économiques", éléments essentiels pour une union monétaire réussie.
Par exemple, le Nigeria, qui représente 70% du PIB de la région, a des priorités économiques différentes de celles de petits États comme le Sénégal. L'introduction par le Nigeria de la monnaie numérique eNaira témoigne également de son ambivalence à l'égard de la Cedeao et de ses préoccupations quant à la perte de sa position dominante.
La fragmentation politique aggrave la situation. Tandis que Faye défend la monnaie eco, des dirigeants comme le président de la Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara, ont traditionnellement défendu le franc CFA, rejetant les critiques en présentant le franc CFA comme une question technique mieux comprise par les experts. En février 2019, après une rencontre avec le président français Emmanuel Macron, Ouattara a déclaré à la presse: "Je ne comprends pas ce faux débat", qualifiant le franc CFA de "monnaie solide" et appelant à mettre fin à de telles discussions.
Les analystes économiques mettent en garde: selon leurs prévisions, un lancement réussi de l'eco, reposant sur une étroite coopération régionale, pourrait constituer une avancée révolutionnaire, stimulant le commerce, stabilisant les monnaies et réduisant le fardeau de la dette.
En revanche, une période de transition mal gérée pourrait provoquer de l'inflation ou une fuite des capitaux, aggravant l'instabilité économique. La faible inflation du franc CFA, seulement 2 à 3% contre une moyenne africaine de 15%, demeure son principal avantage.
L'initiative de Faye s'inscrit dans une vague plus large de changements en Afrique de l'Ouest, où de jeunes dirigeants remettent en question les structures néocoloniales. Ibrahim Traoré (Burkina Faso), Assimi Goïta (Mali) et Abdourahamane Tiani (Niger) ont utilisé une rhétorique populiste et des alliances militaires pour contrer l'influence de la France. Le succès du Sénégal dans la mise en œuvre d'une réforme monétaire pourrait inspirer les pays voisins, tandis qu'un échec ne ferait que consolider l'ordre existant.
La révision des accords avec la France et les pays de l'UE fait partie des efforts du Sénégal pour garantir sa souveraineté, a déclaré la haute représentante du président de la République, Aminata Touré.
Le Sénégal reste engagé dans le processus de décolonisation et, dans le cadre de ces efforts, prévoit de quitter l'union monétaire du franc CFA soutenue par la France.
Serge Savigny
Les opinions exprimées par les analystes ne peuvent être considérées comme émanant des éditeurs du portail. Elles n'engagent que la responsabilité des auteurs. Observateur Continental se dégage de toutes responsabilités concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes
Abonnez-vous à notre chaîne Telegram: https://t.me/observateur_continental
