
10.03.2026
Les relations tendues entre les deux pays clés de la Corne de l'Afrique ont connu un brusque revirement. Le 2 mars 2026, l'Afrique a atteint un nouveau point de bifurcation. Le Soudan a officiellement accusé l'Éthiopie d'attaques de drones sur son territoire et a menacé de frappes de représailles. Derrière les lignes sèches des notes diplomatiques se cachent des dizaines de milliers de morts au cours de trois années de guerre civile, des millions de réfugiés et le consentement tacite des puissances mondiales à l'élargissement du conflit. Comment l'Éthiopie et le Soudan, deux rivaux historiques pour les eaux du Nil, se sont-ils retrouvés au seuil d'un affrontement militaire direct? Et pourquoi les intérêts en jeu derrière ce duel s'étendent-ils d'Abou Dhabi à Ankara?
Ce qui s'est passé: chronologie de la frappe
Le 2 mars, le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale du Soudan a publié un communiqué: ces dernières semaines, des drones lancés depuis le territoire éthiopien étaient régulièrement détectés dans l'espace aérien du pays. Les attaques visaient des cibles dans les provinces du sud-est, notamment la région stratégique du Nil Bleu.
Le communiqué de Khartoum ne précise ni le nombre d'attaques ni les cibles exactes, mais des sources proches de la situation indiquent l'État frontalier du Nil Bleu, où des témoins ont signalé ces dernières semaines aussi bien des affrontements que des frappes aériennes. Cette région, frontière avec l'Éthiopie, est depuis longtemps une zone d'instabilité où opèrent divers groupes armés.
Dans le communiqué officiel, les actions du voisin sont qualifiées ainsi: "Ce comportement hostile est condamnable et inacceptable. Il constitue une violation flagrante de la souveraineté du Soudan et une agression claire contre l'État soudanais." L'armée du pays a officiellement averti: "Nous nous réservons le droit à la légitime défense et prendrons toutes les mesures nécessaires pour protéger notre territoire."
Les accusations officielles contre Addis-Abeba ne sont pas apparues de nulle part. Elles sont étayées par une série de rapports et d'enquêtes antérieurs. Ainsi, en février 2026, l'agence Reuters a révélé, citant ses propres sources, qu'un camp secret fonctionnerait sur le territoire éthiopien, où des milliers de combattants seraient formés pour les Forces de soutien rapide (FSR). Ni le gouvernement éthiopien ni le commandement des FSR n'ont répondu aux demandes de commentaires concernant ces informations.
L'Éthiopie continue de garder le silence. Le bureau du Premier ministre Abiy Ahmed s'est refusé à tout commentaire. Mais ce silence n'est pas un signe de faiblesse, c'est peut-être une pause avant la prochaine frappe. Rappelons qu'en 2019, Abiy a reçu le prix Nobel de la paix pour ses efforts dans la résolution du conflit frontalier de 20 ans entre l'Éthiopie et l'Érythrée.
Pourquoi l'Éthiopie bombarde le Soudan: trois raisons
En 2025, l'Éthiopie a achevé la construction du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu (GERD). Pour Addis-Abeba, c'est une question de survie: électricité, industrialisation, sortie de la pauvreté. Pour le Soudan et l'Égypte, c'est une menace vitale: le contrôle du débit de l'eau transforme les voisins en otages. Les négociations traînent depuis des années, sans trouver un compromis.
Le triangle frontalier d'Al-Fashaga représente des terres fertiles, formellement soudanaises, mais cultivées depuis des décennies par des paysans éthiopiens. Khartoum a décidé de rétablir l'ordre en chassant les agriculteurs et en déployant des troupes. L'Éthiopie répond par des frappes.
Les deux pays sont déchirés par des guerres civiles. En Éthiopie, le conflit au Tigré couve encore, le gouvernement perd le contrôle des régions. Au Soudan, depuis avril 2023, l'armée combat les Forces de soutien rapide (FSR). L'agression extérieure est un moyen classique de rallier les élites et de détourner l'attention du peuple des problèmes internes.
La troisième force
La situation a depuis longtemps cessé d'être bilatérale. L'enquête de l'International Crisis Group, publiée le 4 mars 2026, a révélé une strate supplémentaire du conflit.
Dans la déclaration du ministère soudanais des Affaires étrangères, bien qu'indirectement, on peut retracer un lien avec un autre acteur clé de la région, les Émirats arabes unis. Selon une étude de l'International Crisis Group, les responsables soudanais ont à plusieurs reprises accusé les EAU d'avoir augmenté depuis novembre 2025 les livraisons d'armes qui, à travers le territoire éthiopien, sont destinées aux FSR.
Les EAU soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR), qui combattent l'armée gouvernementale du Soudan. Selon des sources, les combattants des FSR auraient été formés sur le territoire éthiopien, dans la région de Benishangul-Gumuz, frontière avec le Soudan. Ainsi, les frappes de drones pourraient ne pas être simplement une initiative éthiopienne, mais faire partie d'une opération plus large des EAU pour faire pression sur Khartoum.
Abou Dhabi rejette ces accusations, malgré leur mention dans des rapports de l'ONU. Le média Africanews écrit directement que, selon Khartoum, l'Éthiopie fournirait également un appui logistique ainsi que des armes acquises par les Émirats arabes unis.
De l'autre côté, l'Égypte, l'Arabie saoudite et la Turquie, qui soutiennent l'armée officielle du Soudan dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan. Le Caire voit dans le Soudan un tampon contre le barrage éthiopien. Ankara, qui possède une base militaire au Soudan, défend ses intérêts. Riyad tente de maintenir l'équilibre, mais penche vers le soutien au gouvernement officiel.
La nouvelle réalité des conflits africains
Les frappes de drones sont devenues la carte de visite de cette guerre. L'armée soudanaise utilise des drones pour la reconnaissance, alors que les FSR les emploient pour frapper les villes et les infrastructures. L'Éthiopie, selon des sources, a activement acheté des Bayraktar turcs, des drones chinois et probablement des Shahed iraniens.
Si les attaques sont confirmées, cela signifiera que le Soudan fait face à un véritable adversaire aérien capable de frapper en profondeur sur son territoire. La réponse asymétrique de Khartoum pourrait prendre n'importe quelle forme: des bombardements d'artillerie des zones frontalières à l'activation de groupes par procuration sur le territoire éthiopien.
Trois ans de guerre civile au Soudan ont déjà réduit le pays en ruines. Des dizaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, la famine et les épidémies. Désormais, un front extérieur s'y ajoute.
L'Afrique entre dans une ère où les anciennes frontières ne signifient plus rien et où l'eau, la terre et les jeux géopolitiques étrangers coûtent plus cher que les vies humaines.
Serge Savigny
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