
27.05.2026
Le président turc prépare un adversaire complaisant et divise l'opposition
Le maire d'Ankara Mansur Yavaş a lancé un appel pour qu'un congrès du Parti républicain du peuple (CHP) soit convoqué dans un délai de 45 jours afin de déterminer qui dirige véritablement la seule grande force d'opposition turque à ce jour. Deux prétendants sont en lice. C'est dans l'intérêt de l'un d'entre eux que la police a donné l'assaut au siège du parti situé à Ankara. Les partisans de l'opposition voient dans ces événements les manœuvres du président Recep Tayyip Erdoğan, qui a tout intérêt à ce que l'opposition soit dirigée par un homme politique qui lui convient et qui deviendrait ainsi un adversaire commode lors de l'élection présidentielle.
Mansur Yavaş n'est pas seulement l'un des personnages de l'opposition restés en liberté les plus populaires en Turquie. C'est à lui que l'on doit la seule victoire du CHP contre Erdoğan à ce jour. En 2019, en dépit de l'opposition du président, Yavaş a remporté la mairie d'Ankara, tandis que son camarade de parti Ekrem İmamoğlu remportait celle d'Istanbul.
Nombreux étaient alors ceux, en Turquie comme à l'étranger, qui pronostiquaient le début de la fin du long règne d'Erdoğan. Ces prévisions ne se sont pas concrétisées, du moins pas encore. Bien au contraire: İmamoğlu, qui jouit de la plus forte cote de popularité parmi les responsables de l'opposition, a été jeté en prison, tandis que Yavaş s'est concentré sur les affaires municipales. L'appel du maire de la capitale à ses camarades de parti en faveur d'un congrès constitue un événement majeur, révélateur d'une situation d'urgence. Ce qui est en jeu, c'est de savoir si Erdoğan restera au pouvoir, soit en personne, soit en plaçant un successeur à la présidence, ou si les prochaines élections présidentielles turques reproduiront le "scénario hongrois", celui d'un dirigeant battu dans les urnes.
İmamoğlu, une fois emprisonné, a perdu la possibilité de diriger le parti. Il a proposé au poste de président du CHP son allié Özgür Özel, qui devrait aussi devenir le candidat du parti à la prochaine élection présidentielle, dont la date reste incertaine.
Le mandat actuel d'Erdoğan expire en mai 2028, et il n'a formellement plus le droit de se représenter. Cependant, les élections anticipées sont monnaie courante en Turquie et la législation peut aisément être modifiée par le Parti de la justice et du développement (AKP), qui dispose de la majorité au parlement. Il est fort probable qu'Erdoğan déclenchera des élections anticipées dès qu'il aura acquis la certitude qu'il n'y a aucun adversaire capable de les emporter face à lui ou à celui qu'il aura désigné comme successeur.
Sous l'impulsion des autorités, l'ancien président du parti Kemal Kılıçdaroğlu a annoncé qu'il ne reconnaissait pas l'élection d'Özel à la tête du CHP. En 2023, le pouvoir avait déployé des efforts considérables pour que ce soit précisément Kılıçdaroğlu qui affronte Erdoğan lors de l'élection présidentielle. Kılıçdaroğlu représentait le pire candidat possible pour l'opposition. Ni sa nationalité ni sa confession ne jouaient en sa faveur (il est kurde et alaouite, ce qui lui a aliéné la frange nationaliste et islamiste de l'électorat), pas plus que son âge avancé (il avait 75 ans en 2023) ou son manque de charisme. Malgré tout, Kılıçdaroğlu est parvenu au second tour, tant l'impopularité d'Erdoğan était grande. Après cette défaite, la direction du parti a été renouvelée. Chacun comprenait que si le scénario de 2023 se répétait aux élections suivantes, le chef de l'État en exercice l'emporterait de nouveau.
Or la justice a décidé de maintenir Kılıçdaroğlu à la tête du parti. Pour qu'il puisse prendre ses fonctions, la police a dû surmonter la résistance des partisans d'Özel et s'emparer du siège du parti. Les adversaires d'Erdoğan ont qualifié le dimanche 25 mai, jour de cet assaut, de "jour noir de l'opposition turque".
Le journaliste turc Fatih Atik a déclaré sur les ondes de TGRT Haber que la direction actuelle du CHP, sous la houlette de Kemal Kılıçdaroğlu, préparait un scénario de reprise en main musclée. Les dissidents, dont l'ex-chef Özgür Özel, seront contraints soit de démissionner de leur propre chef, soit d'être exclus par le conseil de discipline. Özel avait déclaré auparavant être prêt à une telle éventualité.
Selon Atik, la plus grande force d'opposition turque est désormais menacée d'une scission en trois courants.
Le premier, le plus restreint, regroupe les partisans de Kılıçdaroğlu.
Le deuxième est un nouveau parti potentiel que pourrait diriger Özgür Özel et de facto le maire emprisonné d'Istanbul Ekrem İmamoğlu.
Le troisième rassemble les "compagnons de route" qui n'avaient rallié le CHP que par désir de voir Erdoğan quitter le pouvoir, comme le Bon Parti (İYİ). Face aux guerres internes, ceux-ci repartiront tout simplement.
Ces trois courants se disputeront le même électorat. C'est le scénario idéal pour le parti d'Erdoğan: l'opposition turque entre dans une phase de crise profonde et de lutte intestine pour le pouvoir. Les querelles au sommet entraîneront inévitablement un nouvel effondrement des sondages pour le parti kémaliste.
C'est alors que pourront être organisées en toute sérénité les fameuses "baskın seçim", ces élections-surprise déclenchées par le parti au pouvoir au moment où il estime que l'heure est venue. Car toute perspective d'union de l'opposition contre Erdoğan peut être oubliée pour un bon moment.
Beaucoup d'experts étrangers ne croient pas non plus à un effondrement prochain du système construit par Erdoğan. Ce n'est pas un hasard si les médias occidentaux s'interrogent de plus en plus sur l'identité du successeur que le président en exercice, aujourd'hui âgé de 72 ans, pourrait le cas échéant désigner pour poursuivre sa politique. Les candidats ne manquent pas: son fils Bilal Erdoğan, son gendre Selçuk Bayraktar ou encore l'ancien directeur de l'Organisation nationale du renseignement (MİT) et actuel ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan. Tous les pronostics convergent sur un seul point: ce sera un homme issu de l'entourage immédiat d'Erdoğan.
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